Benjamin Morel
Le bar

Benjamin Morel: le talent récompensé

«Jeune talent» du GaultMillau 2018, Benjamin Morel récolte aujourd’hui les fruits d’un travail d’équipe entamé en 2004.

par Knut Schwander | 25 décembre 2017

Photos: Julie de Tribolet

Bienvenue au château. Châtelain, mais pas hautain, Benjamin Morel reçoit ses visiteurs à Valeyres-sous-Rances, dans l’accueillant sous-sol rénové du château familial. Et quel château! Sertie dans la verdure, entre village et vignoble, la noble bâtisse survole la plaine de l’Orbe de son élégante silhouette néo-classique. Un emblème idéal: les étiquettes des vins du domaine en retirent un prestige immédiat. Ces étiquettes se font les ambassadrices d’une région viticole vaudoise injustement méconnue : les côtes de l’Orbe. Un vignoble en plein épanouissement, pourtant, qui gagne ses lettres de noblesses grâce à une génération de viticulteurs créatifs et pointus, dont Benjamin Morel est l’un des fers de lance.

Domaine du Manoir Valeyre
Sous la neige le château de Valeyre sous Rances a un air de conte de fée.

Homme du Nord. Grand et svelte, l’oeil et le cheveu clairs, ce jeune vigneron de 42 ans a l’allure d’un homme du Nord. Et c’est dans son Nord vaudois natal qu’il forge avec beaucoup de talent et de modestie l’image de marque de son domaine viticole, depuis 2004 : «On est longtemps restés producteurs pour les autres » se souvient-il. Mais petit à petit les choses ont changé : «  Depuis 4 ou 5 ans, on ne vend plus de vins en vrac ». Normal, les crus des Côtes de l’Orbe sont de plus en plus souvent présents sur les cartes des vins de meilleurs restaurants. Ceux de Benjamin Morel encore plus que d’autres, depuis que le GaultMillau l’a nommé « Rookie ». Cette expression québecoise signifie « jeune talent ». Un titre qui vient récompense ses vins fins, droits, séducteurs, équilibrés et gourmands.

Domaine du Manoir Valeyre
Benjamin Morel en dégustation dans son caveau.

Cadre incroyable. Impossible de ne pas relier les crus et le cadre dans lequel ils sont élaborés : imaginez le parc du château et son tilleul plusieurs fois centenaire. Il en serre dans ses racines la tombe de Madame de Bonstetten, l’épouse du bailly bernois propriétaire des lieux au début du XIXème siècle. Et l’intérieur de la demeure abrite une bibliothèque néo-gothique aux volumes richement reliés qui s’ouvre sur le grand salon ovale. Dans cette salle de style Empire, miroirs et cheminées se donnent la réplique sous les méandres du plafond. A l’étage, les fresques restaurées sont plus anciennes encore, elles datent de 1639 ! Un tel héritage peut sembler lourd (et financièrement, il l’est!), mais il invite aussi à perpétuer les traditions.

Domaine du Manoir Valeyre
La bibliothèque du château recèle des documents historiques incroyables.

La clé du succès. Poésie et fastes d’autrefois ne feinent pas le dynamisme d’aujourd’hui: « On ne fait rien tout seul » rappelle Benjamin Morel. A ses côtés, son ami d’enfance Frédéric Hostettler, 39 ans, maître viticulteur et œnologue, acquiesce. Tous deux ont été confrontés à la reprise de leurs domaines, presque simultanément. C’était au début du troisième millénaire. Tous deux sont vignerons indépendants. Si chacun produit ses vins, ils ont aussi lancé une gamme commune. Mieux, ils ont bâti leurs succès sur leur collaboration: Frédéric à la vigne, Benjamin à la cave.

Domaine du Manoir Valeyre
Benjamin Morel et Frédéric Hostettler inspectent la vigne.

Pas gagné d’avance. Pourtant, lorsqu’il s’est agi de reprendre le domaine créé par son grand-père en 1945, Benjamin Morel a d’abord dit « non ». Diplômé de Changins, il travaillait alors pour une grande maison de vins de La Côte. Reprendre un domaine produisant majoritairement des crus en vrac ne paraissait donc pas enthousiasmant. Mais il s’est ravisé. Et en 2004, il s’est lancé.

Domaine du Manoir Valeyre
Le domaine étant main familiale depuis 1945: souvenir des premières vendanges.

Reculer pour mieux sauter. Paradoxalement, il a commencé par vendre des vignes, pour pouvoir investir dans des installations à la page, nécessaires pour produire des vins de qualité : «Tout vendre en bouteille implique des investissements, mais ensuite cela permet aussi d’en retirer un bénéfice». Mission accomplie: au fil des ans le succès s’est imposé. Avec de nouveaux investissements à la clé: depuis 2014, la nouvelle cave se trouve à deux cent mètres du château, dans une ancienne ferme –une étable, en fait ! - que Benjamin Morel a entièrement assainie et équipée. Avec des cuves en inox, des oeufs micro-poreux idéaux pour le chasselas et de traditionnelles barriques qui sont ici montées sur des roulettes qui permettent d’en remuer le contenu sans effort. Un équipement impressionnant. Jusqu’à la mise en bouteille, tout est sur place.

 

Qualit-prix. Ainsi équipé, Benjamin Morel propose ses prestations à cinq autres propriétaires de vignes des environs. Mais forcément, ce sont surtout ses propres crus qui lui valent sa notoriété. Parfois traditionnels, parfois insolites. Sa fierté, le gamay qu’il produit avec Frédéric Hostettler : « Des banques et des grands hôtels nous l’achètent pour leur cadeau de fin d’année ». Il faut dire qu’à la qualité de ce vin d’une richesse et d’un équilibre épatants répond un prix très accessible : 10 fr. 50 la bouteille. De quoi faire mentir les mauvaises langues qui glapissent que le vin suisse est trop cher !

Domaine du Manoir Valeyre
Les crus 2017 s'annoncent prometteurs.

Eventail de cépages. Si le Doral du Château de Valeyres est un exemple de finesse, et que son chasselas est une valeur sûre, le choix des cépages s’élargit au fil des ans. Avec pas mal de surprises et de nouveautés : 75 % des vins du domaine sont des rouges, souvent des créations récentes. Pinot noir, Gamaret et Garanoir, sont des classiques. Mais dès 2018, plusieurs nouveaux vins seront commercialisés. Ils se nomment Muscaris  ou Divico, et ce sont des cépages hybrides, aussi appelés interspécifiques. Leur avantage: leur résistance aux maladies : « Il est essentiel de travailler avec des cépages qui permettent de produire des vins sans ou très peu de traitements » précise Benjamin Morel qui se réjouit de voir la réaction du public. En attendant, 2017 se profile comme un millésime riche et opulent. Il correspond idéalement au projet de Benjamin Morel et de son « orientation plaisir ».

Domaine du Manoir Valeyre
Des crus ciselés et des étiquettes prometteuses.