Il y a dix ans, votre mari disparaissait dans des circonstances dramatiques. Le choc s'est propagé bien au-delà du monde de la gastronomie. Cette émotion collective vous a touchée?

Brigitte Violier: Oui, je l'ai ressentie dès le premier jour. Le restaurant était entouré de fleurs, de bougies que les gens déposaient. Je n'avais vu ce genre d'événements qu'à la télévision. Jamais je n’aurais imaginé vivre pareille situation. On était vraiment dans une peine incompréhensible et sidérante, mais partagée.

 

Cela vous a aidé à apprivoiser le vide?

B.V.: Ça a été une rupture dans ma vie et en même temps un point de départ vers l'inconnu. Il était tellement présent dans nos projets professionnels et en tant qu'homme… Ma vie sans lui a commencé par des doutes et beaucoup d'incertitudes... 

 

Avec le recul, comprenez-vous un peu mieux ce geste qu’il a laissé inexpliqué?

B.V.: C’est véritablement la combinaison de plusieurs facteurs, l’aboutissement de quatre années intenses. Entre 2012 et 2016, il a accompli des choses remarquables: le maintien des trois étoiles, son titre de cuisinier de l’année 2013 du GaultMillau, le titre de Meilleur restaurant du monde du classement La Liste, ses livres sur les gibiers à poil et à plume… Le tout sans ménagement, c'était énorme! Je pense que pour arriver à ce geste, il a dû accumuler une fatigue inimaginable.

 

C’était aussi quelqu'un de très sensible?

B.V.: Énormément. C'était avant tout un cuisinier animé par une passion absolue. Une personne passionnée ne mène jamais une vie ordinaire. Il n’y avait aucun répit. La cuisine était omniprésente. Son éducation, ses enseignements ont profondément façonné cette exigence permanente. Je pense qu’il était habité par une peur immense de ne pas «faire assez». C’est sans doute pour cette raison qu’il a vécu cette passion sans relâche, presque à l’excès tant cette crainte le hantait. Ce qui avait été un moteur extraordinaire a fini par se retourner contre lui.

 

Que retenez-vous de ces années Crissier?

B.V.: C'était magique! Ah oui, vraiment! J'ai vécu de près ce qu'était la gastronomie trois étoiles à travers toute la féerie que ça comporte. Le monde venait à nous, nous avons reçu des clients incroyables, des célébrités, des chefs, des sportifs…

 

Et les années après Benoît?

B.V.: Ce que j’en retiens, c’est qu’avec Franck Giovannini en cuisine, j'ai réussi à porter l'équipe suffisamment haut pour que le restaurant puisse continuer son histoire. C’est une satisfaction personnelle, surtout dans de telles circonstances.

 

Que ressentez-vous aujourd’hui lorsque vous passez devant l’Hôtel de Ville à Crissier?

B.V.: Le vide… C'est bizarre… Maintenant, cette bâtisse m’est devenue étrangère. 

 

Comment se reconstruit-on après un tel tourbillon et un tel drame?

B.V.: J'ai puisé des forces dans son enseignement. Être aux côtés d’un homme doté d’une telle discipline, d’une vision aussi structurante et d’une telle capacité à bâtir m’a donné l’élan nécessaire pour ouvrir une nouvelle étape de ma vie. Face à cette épreuve, j’ai découvert mes ressources, elles se sont révélées par la force lors de ces évènements.

 

De votre expérience de tout cela découle votre nouvelle activité professionnelle?

B.V.: Grâce à ces expériences passées, j’accompagne aujourd’hui les cadres dirigeants et les leaders d’entreprise à renforcer leur santé mentale en répondant à leurs besoins dans des contextes exigeants. Pour cela, je me suis formée à différentes approches de coaching professionnel. J’exerce également en tant que thérapeute en programmation neuro-linguistique, afin d’aider les personnes à retrouver un équilibre et plus de clarté dans les périodes de charge émotionnelle intense.

Puis, j’ai constitué une équipe afin de développer des formations de professionnel à professionnel destiné à accompagner les restaurants de complexes hôteliers. Ceci avec la volonté d’étendre prochainement ce dispositif aux EMS, en répondant à leurs enjeux spécifiques. Dans la gastronomie, je reste aussi directrice artistique des «Tables Ouvertes».

Romain Violier: C'était assez marrant d'étudier en même temps que ma mère quand on suivait nos formations! Nous étions assez soudés, dans la même galère de devoir assurer notre avenir.

Sa passion a fini par le dévorer: perfectionniste, engagé jusqu'au bout,Benoît Violier avait sa part d'ombre.

Une passion, mais aussi une pression: la cuisine si chère à Benoît Violier a fini par se retourner contre lui.

Vous parlez de galère Romain, vous en avez voulu à votre papa d’avoir commis ce geste?

R.V.: Je ne l’ai pas ressenti à ce moment-là. C’est venu plus tard, vers mes 16 ou 17 ans, où j'ai commencé à avoir une sorte de rage par rapport à ça. J'ai réussi à m'apaiser grâce à des discussions que j'ai eues avec ma maman, avec des amis. Il y avait plein de choses que je ne comprenais pas. Je les ai comprises avec le temps. 

B.V.: Quand Romain était petit, je lui demandais: «tu en veux à papa?» Il me répondait: «Je lui en veux de t'avoir laissée».

 

C'était quelqu'un d'exceptionnel et ça vous rend fier aussi non ?

R.V.: Forcément! J'espère tenir de lui, de ce côté passionné on va dire... Pour d’autres intérêts, puisque pour moi, il s’agit de la photo. J’ai fait l’école de Vevey. Il y a cette sorte de discipline à avoir dans sa pratique sur la durée.

 

Les gens l’ignorent peut-être, mais Benoît faisait de la photo… Il photographiait quoi?

B.V.: Quand il partait à la chasse et qu'il ne pouvait pas tirer, il prenait des photos Ça calmait sa frustration (elle sourit) et ça scellait cette communion avec la nature, ce besoin qu'il avait des grands espaces.

 

Romain, que dit le photographe que vous êtes sur les clichés de votre papa?

R.V.: J’y perçois un immense besoin de respirer, c'était sa soupape. C'était beaucoup de paysages, beaucoup de nature… Oui c'était vraiment ce sentiment de souffler que je retiens. 

 

Un cadeau de Gault&Millau

Dans la maison de Brigitte et Romain Violier, perdurent quelques souvenirs des années Crissier. Ici Marguerite, offerte au chef par GaultMillau lors de l'obtention de son titre de Cuisinier de l'Année.

En 2023, vous avez écrit un livre Brigitte, «Benoît Violier - Du Cœur aux Étoiles», paru aux éditions Glénat. Pourquoi?

B.V.: C’était ma manière d’exprimer mon ressenti face à la situation et mon vécu à ses côtés. Il restera pour moi un être exceptionnel, à part, autant dans son caractère que dans sa façon d’aborder la cuisine.

 

Quel héritage a laissé votre mari dans la gastronomie?

B.V.: Je considère sa pratique gastronomique comme une référence, mais aussi comme une source d’inspiration. Malgré son jeune âge, et au regard de tous ces grands chefs, il a su entrer dans le cercle de ceux qui ont compté. Son influence demeure présente dans le parcours de nombreux jeunes chefs aujourd’hui. Son aura perdure. Jérémy Desbraux au Noirmont ou bien sûr Benoît Carcenat ont, je pense, beaucoup appris à ses côtés. La gastronomie a évolué vers une créativité très différente. On sent un véritable virage dans la conception des plats, dans la manière de les penser, dans le choix des produits. C’est un mouvement réel et pourtant, aucun chef ne semble se détacher véritablement du lot. C'est un peu regrettable…

 

Est-ce que, 10 ans après ce drame, vous êtes heureux?

B.V.: (Mère et fils se regardent en souriant) Écoutez, le bonheur est une vaste notion philosophique! Ce n’est pas une destination à atteindre, mais un chemin à explorer. Il se construit jour après jour et j'en prends soin comme d’un jardin.

 

Photos: Blaise Kormann, L'Illustré