Déguster sans gâcher. Déboucher les meilleures bouteilles sans devoir les finir. Et sans que leur qualité en soit altérée pendant des jours, des semaines ou des années. Voici tout l'intérêt du système Coravin. En un peu plus de dix ans d’existence, cet accessoire s’est imposé auprès des épicuriens avertis et dans les restaurants soucieux de servir des grands crus au verre: chaque seconde dans le monde, 1,3 verre de vin est servi à l'aide d'un Coravin! À l’origine de cette invention, un passionné de vin, Greg Lambrecht, ingénieur spécialisé dans le développement de matériel médical à Boston. De passage en Suisse, cet élégant Américain de 56 ans à l’allure juvénile et au sourire rayonnant, s’est arrêté au Domaine Cruchon, à Echichens, pour une dégustation comparative à l’aveugle entre des vins sous Coravin depuis plusieurs semaines et les mêmes crus ouverts à l’instant. Résultat: impossible de les différencier. Les participants ont tous été bluffés. Nous avons donc tenté de percer les secrets de ce système révolutionnaire. (Grande photo ci-dessus: Greg Lambrecht, créateur de Coravin)
La consommation de vin est en chute libre. Pour vous, est-ce une chance ou une catastrophe?
À part au Japon, le vin est en perte de vitesse partout. Cela dit, si les consommateurs boivent moins de vin, ils optent pour la qualité. De ce fait, pour nous c’est clairement une chance, puisque les amateurs peuvent ouvrir une bonne bouteille sans être obligés de la finir. Et qu’au restaurant, le sommelier peut proposer des crus exceptionnels au verre, sans essuyer de perte s’il ne vend pas tout le contenu du flacon dans la journée. Nous sommes donc en progression partout sur la planète.
Après 13 ans d'existence, votre invention s'impose comme une évidence pour les amateurs avertis. Mais comment vous est venue l'idée ?
En fait, j’ai deux vies. Je suis ingénieur, spécialisé dans le développement de matériel médical. Mais je suis aussi un passionné de vin, depuis la première fois que j’en ai goûté, quand j’avais 16 ans. Si j’aime ouvrir une bouteille, en rentrant chez moi le soir, je ne veux pas la finir tout seul. C’est frustrant. Or ma première épouse ne buvait pas de vin… Ainsi,je me souviens d’un jour où j’avais dans une main une aiguille médicale ultra-fine que je venais de développer et de l’autre une bouteille de vin. Et soudain, je me suis dit: il faut que je trouve un moyen de prélever du vin avec mon aiguille, tout en préservant le potentiel de garde de ce qui reste à l’intérieur de la bouteille. C’était en 1999 et ça a changé ma vie!

Greg Lambrecht fait une démonstration de sa création.
Concrètement, comment ça marche?
Depuis les débuts, les choses ont bien évolué. D’abord, il y a eu le système avec les aiguilles. Celles-ci ont été développées pour ne pas faire de dégâts aux tissus qu’elles traversent pour injecter ou prélever des substances chez les malades. De même, elles peuvent percer un bouchon de vin. J’ai donc inventé un système qui injecte du gaz orgon au fur et à mesure que le vin sort, de manière à préserver ce qui reste dans le flacon. Et ça marche, même s’il reste très peu de vin dedans. Puis, à l’usage des professionnels qui doivent gagner du temps, j’ai développé un système sans aiguille, plus rapide et plus solide: on ôte le bouchon de la bouteille et on le remplace par une valve. Il n’y a plus d’aiguille, mais un double conduit: en trois secondes, on sert un verre. Et le reste se conserve sans problème pendant au moins un mois. Enfin, en 2022, nous avons lancé un système pour les vins effervescents. Cette fois, c’est du CO2 que l’on injecte dans la bouteille pour préserver le vin. Les plus grandes maisons de champagne l’ont adopté.
A-t-il été facile de mettre les consommateurs en confiance et qu'est-ce qui a été déterminant pour cela?
C’est un travail de longue haleine. Notre stratégie est la suivante: d’abord informer et convaincre les vignerons. Car si eux ont peur que ça dénature leur produit, impossible d’aller de l’avant. On a donc organisé des dégustations à l’aveugle partout dans le monde, de la Nappa Valley jusqu'au Bordelais, la Bourgogne, le Piémont, Rioja, l’Afrique du Sud, l’Australie… Avec succès!
Puis, je suis allé partout, en profitant de mes relations dans le domaine des Masters of wine, notamment qui m’ont ouvert les portes des plus grands sommeliers.
À qui s'adresse prioritairement le système Coravin, aux professionnels ou aux privés?
Le deux. Mais les marchés sont tous différents. Les Etats-Unis et la Suisse sont les deux seules régions où les privés sont les consommateurs majoritaires: 85%! Alors qu’en Grande-Bretagne ou en France, par exemple, privés et professionnels sont à 50/50.
Quels sont les pays où le système connaît le plus de succès? Comment se positionne et comment évolue le marché Suisse?
Londres est notre «capitale» incontestée, suivie de Melbourne et de Sydney. Mais je suis heureux de constater que partout, nous allons de succès en succès. La Suisse est particulièrement intéressante pour nous, car elle figure dans le top 10 de nos marchés les plus porteurs. Et, comme je l’ai dit, il nous reste à y développer le marché professionnel qui, j’en suis certain, est prometteur. Mais il reste des réticences à vaincre.
Continuez-vous à développer de nouvelles versions? Ou d'autres instruments en lien avec le monde de la gastronomie et des vins?
Je suis un inventeur et j’adore ça. Je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. Si vous avez un problème à me soumettre, n’hésitez pas! Nous avons lancé un système qui permet d’aérer le vin, comme s’il était décanté: trente-six petits jets, comme une douche. Ça fonctionne à merveille. Et, en septembre, nous devrions avoir du nouveau à vous annoncer…
Y a-t- il des rencontres ou des commentaires qui vous ont particulièrement touché?
Lors d’un événement, un homme m’a embrassé en me disant: vous avez sauvé mariage… car ma femme ne boit pas! C’était extraordinaire. Puis, il y a eu mon premier passage dans la région de Bordeaux. Presque dans tous les grands châteaux, on m’a regardé de haut en me disant que mon système allait faire des dégâts de qualité et d’image. Heureusement, l’accueil a été complètement différent en Bourgogne où un propriétaire de domaine prestigieux m’a apporté une bouteille de Corton Charlemagne, l’une des dernières qu’il possédait et qui avait été élaborée par sa défunte mère. Il voulait y goûter et en juger l’évolution au fil des ans. Il a été conquis.
Comment imaginez-vous l’avenir de Coravin?
J’aimerais voir Coravin devenir normal au bistrot, histoire de changer les habitudes. Ma mission, en quelque sorte, c’est d’amener les gens à faire le même chemin que moi: découvrir la liberté pour chacun de boire ce qu’il veut, au restaurant, comme à la maison. Si l’un veut du blanc et l’autre du champagne ou du rouge, pas de problème! Moi, en tous les cas, ça a changé ma vie
Photos: Marc Checkley, DR

