Propos recueillis par: David Schnapp
Un chef bipolaire. À 59 ans, le Britannique Heston Blumenthal n'est pas seulement l'un des chefs les plus influents des trente dernières années; il a aussi l’un des parcours les plus atypiques de la haute gastronomie. S'il n'est pas le seul autodidacte à avoir décroché trois étoiles Michelin, son itinéraire est jalonné de rebondissements qui témoignent de sa personnalité hors norme. En 2025, dans un documentaire de la BBC, il a évoqué avec franchise son diagnostic de bipolarité, posé tardivement à l'âge de 57 ans. Cette maladie alterne des phases d'immense créativité et d'énergie avec des épisodes de profonde dépression. Jusque-là, Heston Blumenthal pensait souffrir de TDAH et être «simplement câblé différemment».

L'enseigne du Fat Duck à Bray, au Royaume-Uni.
Un stage avorté. L’histoire culinaire de Heston Blumenthal commence à 16 ans, lors de vacances familiales en Provence, par la visite d'un restaurant trois étoiles. Cette expérience est si marquante qu'à la fin de sa scolarité, à 18 ans, il décide de devenir cuisinier. Il abandonne pourtant son premier stage au bout d'une semaine et travaille quelques années dans la finance et la comptabilité. Parallèlement, il apprend la cuisine en autodidacte, étudiant et traduisant les classiques de la gastronomie française. En 1995, il reprend un pub délabré à Bray qu'il rouvre sous le nom de The Fat Duck. Il y officie seul aux fourneaux pour préparer des plats de type bistro, secondé uniquement par un plongeur.

Avant de devenir le bistrot français puis le restaurant trois-étoiles, le Fat Duck était un simple pub anglais.

Heston Blumenthal en 2005, dans le laboratoire de son restaurant.
L'apport de la science. Après avoir frôlé la faillite, il obtient sa première étoile Michelin en 1999. En 2004, The Fat Duck devient le troisième restaurant du Royaume-Uni à être récompensé de trois étoiles. Grâce aux techniques de la cuisine moléculaire et à une force créative inégalée, Eston Blumenthal a créé des plats iconiques, mais a surtout fondé une véritable école de pensée. Son principe, question everything (remettre tout en question) a révolutionné la haute cuisine. Il a su fusionner la science et une curiosité enfantine pour créer l'expérience multisensorielle qui définit encore aujourd'hui le Fat Duck.
Heston Blumenthal, de quoi rêviez-vous lorsque vous avez commencé à cuisiner?
Au début, je voulais juste être cuisinier. C’était aussi simple que cela. Je n'avais aucune ambition de bouleverser le monde de la gastronomie ou d'inventer des plats révolutionnaires. Même quand j'ai acheté ce vieux pub pour en faire The Fat Duck, j'avais en tête un bistrot français classique. Je ne me doutais absolument pas à quel point le chemin serait exigeant et difficile.
Qu’entendez-vous par là?
En tant qu'autodidacte, je ne savais presque rien de la gestion d'une cuisine professionnelle ou de l'énorme pression qui y règne. Heureusement, ma passion pour la cuisine (ou peut-être mon entêtement) était assez forte pour surmonter tous les obstacles. Si j'avais su à l'avance à quel point ce serait dur, aurais-je quand même choisi cette voie? Je ne saurais le dire avec certitude aujourd'hui.
Qu'est-ce qui vous fascinait dans la cuisine?
Au début, tout tournait autour du savoir-faire et de la technique. J'admirais les grands chefs français, je traduisais leurs recettes mot à mot et je m'efforçais de les reproduire exactement. C'était mon apprentissage.

Ouïe, goût et odorat: le plat de fruits de mer Sound of the Sea, accompagné du bruit des vagues.
Et aujourd'hui?
À mesure que le menu du Fat Duck évoluait, mon intérêt s'est déplacé vers les sens. La technique restait importante, mais j'ai réalisé à quel point un repas exceptionnel dépend de la sollicitation de plusieurs sens simultanément. C'est de là qu'est née mon approche de la gastronomie multisensorielle, qui est aujourd'hui l'un des principaux moteurs créatifs de mes restaurants. De plus, ces dernières années, je me suis tourné vers le mindful eating [l'alimentation en pleine conscience] qui consiste à savourer plus consciemment, mais avec plus de parcimonie. Je suis convaincu que manger peut être une voie vers un véritable bien-être, une occasion d'opposer des moments de sérénité et de présence attentive à l'agitation de la vie moderne.
Vous avez développé des plats et des techniques iconiques, comme les triple Cooked Chips, le Hot and Cold Tea ou Sound of the Sea. Quel est votre plat signature?
J'ai la chance d'avoir plusieurs plats au choix, ce qui ne facilite pas la décision! Je ressens un lien profond avec l'aerated beetroot (une meringue à la betterave en pré-dessert), la mock turtle soup (un consommé), counting sheeps (un dessert aux douze arômes) et d'autres créations. Mais si je ne devais en choisir qu'un seul, ce serait sound of the sea: avec ce plat, les clients peuvent non seulement voir, toucher, goûter et sentir le paysage marin, mais ils l'entendent aussi via un casque audio pendant la dégustation. C'est une expérience totalement multisensorielle qui suscite une émotion très forte chez les gens.

L'aerated beetroot: un macaron à la betterave et crème de raifort.

Le meat fruit, un pâté de foie de volaille et pain au levain en trompe-l'oeil.
Qu'est-ce qui définit la haute gastronomie selon vous?
Un restaurant exceptionnel naît de centaines de détails. C'est une activité profondément humaine. Bien sûr, la qualité des mets joue un rôle crucial. Mais pour moi, la qualité du service, de l'accueil, est tout aussi primordiale. Manger est une affaire de connexion et d'émotion, et c'est là que le personnel de salle joue un rôle clé.
Comment y parvient-on?
Au Fat Duck, nous voulons créer une atmosphère détendue et chaleureuse. Nous racontons des histoires, nous invitons les clients à la découverte et à l'émerveillement. Ce sont exactement ces éléments que je recherche lorsque je vais moi-même au restaurant.

Une aventure humaine: Heston devant le restaurant Dinner, à l'hôtel Mandarin Oriental de Londres.

Like a Kid in a Sweetshop: le nom du chariot à petits fours mécanique du Fat Duck.
Qu'est-ce que représente le Fat Duck pour vous?
Cet endroit m'a plus marqué que n'importe quelle autre institution ou personne. Depuis trente ans, c'est un laboratoire pour d'innombrables idées et techniques culinaires devenues aujourd'hui courantes: l'azote liquide, le food pairing, la glace aux œufs et au bacon, et bien d'autres. C'est l'incarnation pure de ce qui se passe dans ma tête. C'est une réussite extraordinaire et, même si j'avais du mal avec ce constat auparavant, je commence peu à peu à l'accepter. Je suis fier de ce lieu et de son influence sur l'art culinaire.
Vos plats évoluent peu. Pourquoi?
C'est un malentendu très répandu. En réalité, les plats évoluent constamment. En plus du principe de tout remettre en question, l'un de nos principaux moteurs est ce que nous appelons le restless perfectionism (un perfectionnisme sans fin). Même lorsqu'un plat est à la carte, mon équipe et moi continuons de l'examiner, de l'adapter et de l'affiner, parfois par touches infimes, parfois par étapes plus importantes. Le white chocolate & caviar est devenu plus tard un plat de coquilles Saint-Jacques. Beaucoup de clients viennent spécialement pour vivre l'expérience de classiques légendaires comme le pâté de foie de volaille meat fruit ou pour notre chariot de petits fours. Je ne veux pas les décevoir. En résumé, j'aime sans doute un peu trop faire plaisir aux gens.

Le Fat Duck, un emblématique laboratoire depuis 30 ans.
Dans la série TV «In Search of Perfection», vous avez cherché le hamburger parfait. Qu'est-ce que la perfection pour vous?
L'écrivain français Antoine de Saint-Exupéry l'a très bien dit: «La perfection est atteinte, non pas lorsqu'il n'y a plus rien à ajouter, mais lorsqu'il n'y a plus rien à retrancher.» C'est exactement cet idéal que nous poursuivons sans relâche.
>> Né en 1966, Heston Blumenthal dirige aujourd'hui le groupe The Fat Duck, qui comprend les restaurants The Fat Duck (3 étoiles Michelin) à Bray, Dinner by Heston Blumenthal à Londres (2 étoiles), le pub The Hind’s Head à Bray ainsi que Dinner à Dubaï (1 étoile). Autodidacte, il a publié de nombreux livres de cuisine et participé à des programmes TV cultes (Heston’s Feasts, In Search of Perfection). Il a récemment annoncé que le restaurant Dinner by Heston Blumenthal de l'hôtel Mandarin Oriental à Londres fermerait ses portes en janvier 2027.
